Présentation de l’icône de Saint Georges
Le thème du chevalier qui combat un dragon a été traité avec des variantes plus ou moins anecdotiques selon les époques. L’icône commentée ici, a été réalisée en “ interprétant ” un modèle traditionnel grec du XVIe siècle. Très populaire en Grèce et en Russie ce sujet a donné lieu à des représentations décadentes à partir du XVIIIe siècle: on voit la perte du sens symbolique profond avec la prédominance des éléments anecdotiques. Sous l’influence de la Renaissance, les icônes russes deviennent “ réalistes ” et sentimentales, le monde spirituel se perd dans le psychique. L’icône raconte une histoire, le visage de saint Georges exprime la violence extérieure de sa lutte.
Cette histoire est la suivante : St. Georges fut martyrisé au IIIe siècle en Capadoce (Asie Mineure). L’épisode de sa vie représenté sur cette icône se réfère à la légende du chevalier St. Georges qui délivra la ville de Siline en Cappadoce d’un dragon féroce, dévoreur de bêtes et d’enfants. Ce dragon vivait près d’un étang et exigeait en rançon des jeunes filles à dévorer. Quand il ne resta plus que la fille du roi à sacrifier au monstre pour sauver la ville, celle-ci vêtue des habits royaux alla à la rencontre du dragon. En route elle rencontra le chevalier et lui exposa son malheur. Georges au nom de Jésus-Christ, alla combattre le dragon, le vainquit et délivra ainsi la princesse. Le roi et son peuple se convertirent au christianisme. Le culte de St. Georges s’est développé au IVe siècle en Palestine et fut répandu en occident par les croisés qui firent de ce chevalier, vainqueur du mal, leur saint patron. Richard Cœur de Lion mit l’Angleterre sous sa protection. St. Georges est également patron du Liban et jouit d’une grande popularité en Russie.
Une première lecture chrétienne de cette icône est celle d’un saint chevalier qui va christianiser un pays païen sous l’emprise du démon. Sur un autre plan il y a une référence à l’archange St. Michel qui figure également sur des icônes terrassant avec sa lance un dragon représentant Lucifer, l’ange déchu. Plus généralement cette icône représente le mythe universel de la lutte du Bien contre le Mal. Pour aller plus loin, entrons dans les différents éléments de la symbolique de cette icône.
Le dragon.
Animal imaginaire, il se retrouve dans beaucoup de légendes et de mythes où il représente les forces du mal ou le gardien terrifiant d’un trésor caché dans les ténèbres. Il s’apparente au Python en Grèce, à Vitra en Inde, au Léviathan de la Bible et à la Vouivre en Bourgogne C’est un monstre hideux, serpent aquatique ou saurien terrestre, doté à la fois d’écailles de poisson, de pattes avec des griffes et d’ailes sans plumes. Crachant le feu par sa gueule terrifiante, il habite les entrailles de la terre ou dans les eaux profondes.
Ses couleurs, complémentaires, bleu-vert et rouge - orangé, soulignent son ambivalence d’eau et de feu. Au plan cosmique il représente les forces telluriques, le “ chaos primordial ”, les “ eaux d’en bas ”. Chez l’Homme il correspond au cerveau reptilien, incontrôlé, de l’instinct vital. Sur le plan psychologique et psychanalytique, il représente les émotions profondes, la violence incontrôlée, le “ non accompli ”, l’inacceptable, mais aussi l’être profond dévié par le péché originel, à délivrer.
Le dragon sur les icônes est terrassé et non pas tué. D’ailleurs sur certaines icônes on voit la jeune princesse sauvée par St. Georges emmener le dragon apprivoisé en laisse. Cela rejoint le mythe de “ l’épouse hideuse ” se présentant sous la forme d’un serpent ou d’un crapaud que le prince prétendant doit “ baiser ” pour que la princesse qui lui est destinée reprenne sa forme. C’est ce qui fait dire à Rainer Maria Rilke : “ Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beau et courageux. Toutes choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions. ”
Le cheval blanc.
A l’opposé du dragon, et le dominant, le cheval blanc, coursier solaire, est un symbole lumineux. Il est bien maîtrisé par le cavalier et fait entièrement corps avec lui. Il représente l’animalité de celui-ci, ses instincts, ses passions maîtrisées. Le cheval regarde le dragon, il informe le cavalier par son intuition. Sa queue “ nouée ” est un signe de la maîtrise des sens. Il est “ tête-bêche ” par rapport au dragon ce qui souligne leur adversité mais aussi leur complémentarité comme celle du “ yang ”( représenté par un cheval) et du “ yin ” (représenté par un dragon) en Chine.
Le cavalier.
Le cavalier vainqueur du dragon est habillé et armé en chevalier – guerrier, mais de la classe des guerriers spirituels que sont les saints. Il est le chevalier servant de son seigneur dont il porte l’écusson et l’étendard. Il est à l’image de son saint patron St. Michel ou de Perceval en quête du saint Graal. Sa cuirasse d’or en fait un homme de lumière. Sur son bouclier-écusson apparaît un visage solaire, celui de son suzerain, le Christ - Roi auquel il a juré fidélité.
Sa main gauche qui tient les rênes du cheval, est posée sur son “ hara ” son centre énergétique. Son manteau rouge flotte au vent et l’enveloppe comme une flamme, il symbolise l’Esprit Saint qui l’anime et qui agit par sa main droite. Celle-ci tient la lance - étendard marquée de la croix et d’un signe. Celui-ci peut être interprété comme l’anagramme I.C.X.C. de Jésus-Christ en grec. Son bras, détendu, entièrement soumis à la force spirituelle, enfonce la lance dans la gueule du dragon dans un geste juste et lui transmet sa force transformante. Le visage du saint exprime non la violence des faibles mais la force intérieure tranquille, la sérénité de ceux qui ont mis leur confiance en Dieu.
Les montagnes
participent à la dynamique de l’action elles représentent la terre sèche, dépouillée par l’ascèse, le désert illuminé par la lumière divine qui la transfigure.
Les trois cercles bleus
en haut à droite représentent la Sainte Trinité avec la main du Père bénissant le chevalier.
La composition
de l’icône, très structurée bien que de manière cachée, donne à l’icône toute sa force et son équilibre harmonieux : (voir figure 1 ci-dessous )
Le centre de la composition est la main gauche du cavalier qui tient les rênes. Une grande diagonale à 30 ° sur la verticale, passant par ce centre relie la main de Dieu, le bouclier christique, le talon du cavalier et le sabot du pied arrière droit du cheval qui immobilise la patte gauche du dragon. La diagonale symétrique relie le globe de la lance au sabot droit avant du cheval tangentiel à la queue du dragon. Ces diagonales forment avec les horizontales passant par les points remarquables deux triangles équilatéraux opposés par le sommet qui représentent l’homme spirituel opposé à l’homme charnel et à son inaccompli.
Le cavalier et son cheval forment une courbe tendue comme celle d’un arc dont la lance serait la corde.
En référence à la symbolique de l’espace psychique ( figure 2), on constate la conformité de la composition à ce que l’iconographe a voulu exprimer : alors que le cheval, bien maîtrisé, se situe dans le secteur de l’extériorisation intuitive, de l’action, le chevalier se retourne vers son intériorité et va sonder ses profondeurs par la diagonale dynamique de sa lance plantée dans la gueule du dragon.
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Ainsi cette icône peut par sa symbolique nous introduire dans le mystère de l’Homme. Du point de vue chrétien, elle illustre le combat spirituel de l’Homme créé à l’image de Dieu et destiné à accéder à sa ressemblance luttant contre ses passions et en réalisant son unité par la force de l’amour, jusque dans ses profondeurs inconscientes, afin de ressembler au Christ, l’Homme-Dieu. L’icône rejoint ainsi ce que M.M. Davy disait du symbole : “ le symbole rappelle à l’homme ce qu’il est et ce qu’il peut devenir. ”
Alain Chenal, mars 2004.